MOTS DIVERS



 

Hommage à Sire Elvin


 

Je me souviens de ce panache noir vaporeux bondissant et disparaissant derrière les touffes de buissons encerclant la maison à quelques mètres. Hop, hop ! Le temps de forcer l’attention, puis des yeux ronds et jaunes, comme ceux d’un hibou, me fixant du bout de la terrasse. Il avait faim. C’était un soir de juillet. Confiant, il se glissa sous ma main. Il était magnifique, sa tête ressemblait à celle créée pour Jean Marais dans le rôle de la bête. Il avait la grâce et la légèreté d’une estampe. Port de tête et moustaches aériennes, manteau noir angora, frémissant à l’air.

Nous nous reconnûmes aussitôt, nous étions destinés l’un à l’autre, ce fut un coup de foudre. Incroyablement sexy, il s’allongeait sur moi comme un amant. Le soir, nous avions notre rituel, il sautait sur le rebord de la baignoire. La brosse avait la bonne dimension, d’abord la tête, puis le long du dos jusqu’à la queue, il suivait le mouvement en s’étirant, je glissais alors ma main sous son doux ventre. Il se prêtait, sensuel, se tordant le cou pour me donner prise, ronronnant tel un diesel. Je n’oubliais pas son élégant panache, ni l’intérieur de ses pattes et terminais par un petit coup sur les bottes. Au matin, il enfouissait son museau humide dans mon cou, il sentait bon le foin. Ma douceur, mon animal, mon merveilleux chat.

Hélas, il a fallu se quitter, la camarde n’oublie personne. Quand il a passé la grande porte, j’ai recueilli son âme entre mes mains, nous avions traversé quinze années ensemble.


Mars 2014
 

 

 

L'audace de l'artiste

Réflexion sur une démarche artistique.

Des mots à l’image, l’audace de l’artiste
 
Que peut bien m’apporter la « bonne nouvelle » dont l’image est le véhicule, pour que je souhaite en contempler le spectacle jour après jour?
(Le spectateur)

Partant arbitrairement de deux thèmes picturaux récurrents dans mon travail, la surface de l’eau et les cailloux, j’aimerais tenter d’en débroussailler le concept, espérant saisir l’indicible en empruntant périlleusement quelques sentiers des mondes symbolique, psychologique
et philosophique.

Les mots sont pour moi une source d’inspiration essentielle, leur transformation en représentation graphique les ancre dans ma (la) réalité.
Ces signes picturaux deviennent les traces mémoire de ma pensée et servent de support à son épanouissement. Tout ce qui concrétise matériellement ces images, encre - huile ou autre, donne du temps au mûrissement de mon être.
 
La surface de l’eau capte dans son reflet tant le monde du dessus que celui du dessous. Ces deux mondes symbolisent le visible et
l’invisible - le conscient et l’inconscient – le solaire et l’ombre, Hélios et Héphaïstos, etc.
 
Cette rencontre de deux mondes à la surface d’un objet se retrouve dans l’interprétation que Sartre ou Levinas portent sur le regard.
Mes yeux rencontrent un objet visage et, par la porte des yeux de l’autre, il me sera peut-être donné d’entrer dans un autre monde, celui,
invisible, de ses représentations, celui de sa pensée. Dans ce regard, Sartre craint de rencontrer l’enfer alors que Levinas l’appréhende de manière débonnaire, mais tous deux disent l’importance du regard de l’autre. Ce regard, si l’enfançon en est privé, il en meurt.
 
Quand le regard se porte sur l’œuvre d’art, peut-être n’en saisit-il qu’une surface sur laquelle il glisse sans y trouver d’autre signification.
Peut-être, au contraire, découvre-t-il une porte d’entrée menant à cet autre monde, la pensée de l’artiste, sa recréation du monde. De cette transcendance, ce dépassement de la surface de l’objet, ce voyage hors de l’ordinaire, naissent de nouvelles représentations signifiantes
pour le spectateur qui fertilisent le terreau de son propre développement.
Il en va ainsi de l’artiste qui tente de se révéler à lui-même. Guidé par son intuition et sa sensibilité, il parvient à une disponibilité d’esprit
qui lui permet d’accueillir son propre monde souterrain. C’est de ses ressources inconscientes qu’il reçoit la divine inspiration. Il se met à disposition de l’inconnu et se laisse guider par les exigences de l’expérience artistique. Il faut pour y parvenir qu’il traverse les épreuves
de la peur - de l’autocritique - de l’impuissance et un douloureux lâcher prise, avant que ne surgisse l’improbable, l’inespérée création.
 
Les cailloux sont en polarité avec l’eau dont la forme est insaisissable. Ils sont les témoins d’une éternité quantifiable, presque mesurable.
La roche se subdivise au cours des millénaires jusqu’à devenir pierre – cailloux - sable et poussière. Les cailloux sont une marque de cette
lente transformation, des objets mesurant l’incommensurable temps, un secourable repère, un rapport rassurant dans cet inquiétant infini.
La pierre, élément de repère par sa fixité, m’ancre au sentiment de stabilité et me donne l’appréciable liberté d’explorer mon propre cosmos,
cet inconnu, ce vertigineux en moi.
 
Pourquoi le spectateur s’intéresserait-il à la création de l’artiste ?
Quelle est cette part de moi en l’autre et de l'autre en moi?
 
Les regards peuvent appréhender les subjectivités pour autant que nous les y autorisions. L’artiste, pour sa part, dévoile sciemment la
sienne, il offre sa sensibilité et son intériorité en spectacle, c’est le don qu’il fait de lui-même, espérant par là donner du sens à son
existence et trouver sa place dans la société. Il expose sa vulnérabilité sur la place publique. C’est le chemin sacrificiel qu’il choisit pour
lareconnaissance de son être.
 
Pourquoi ce choix ?
Lorsque l’indispensable attention nécessaire à l’être a fait défaut, quand le regard bienveillant qui permet à l’enfant (réel ou intérieur) de
se développer a cruellement manqué, il ne lui reste plus, s’il ne veut pas se résigner à l’effacement, qu’à refaire le monde, le recréer
inlassablement jusqu’à son improbable changement, jusqu’à ce que justice lui soit rendue. Pour échapper à la folie ou à l’anéantissement,
tel un démiurge, l’artiste entreprend la reconstruction du monde avec le tenace espoir d’être enfin reconnu par celui-ci.
Peut-on concevoir projet plus audacieux pour venir à bout du néant ?

Annette Genêt, juin 2008




                                                 

 


ET DES CHOSES POETEUSES...


ADIOS AMIGO

Je me suis accrochée à cette bouffée de bonheur comme à une évidente réalité, un point de repère durable.
Un môme en patins à roulettes était collé à l’arrière d’un autobus.
Le ciel s’est assombri sans que je m’en aperçoive.
Le bonheur a pris l’aspect d’une dragée de baptême - obscène.
Une minuscule goutte de honte s’est évaporée sur le trottoir du supermarché.
Devant la voiture j’ai pensé, sans qu’il y ait une raison particulière : maintenant je vais être heureuse, c’est le moment, c’est décidé !
Le môme a lâché prise, le bus s’est éloigné.
La voiture a vieilli.
Un copain a rejoint les étoiles.

7 septembre 2005



ETHYL, OU EST-IL?

Aujourd’hui, tu te tends vers lui et il n’y est pas.
Lui, qui connaît toutes tes cavités, s’est absenté de lui-même.
Tes bras enlacent un néant repoussant, tu sens l’odeur de la camarde derrière cette enveloppe inhabitée, et la garce est bien là qui guette
du fond du gouffre.

Avant les vies elle prendra l’amour, la rusée sait bien que le bonhomme se haïra au réveil. Ce sera la première passe.
Ensuite tout ce qu’il y a de si aimable en lui t’échappera, ce sera la seconde défaite, et, portant aisément l’ultime assaut, elle éteindra ton
désir pour que soit son éternité glaciale.

Tu attendras encore et tu supplieras le destin que celui que tu aimais revienne en lui, parce que rien ne pourra le remplacer, mais en vain.

19 janvier 2005 



TOMBEE DANS LE PANNEAU

Les poètes sont des raseurs
Avec leurs maux qui font des mots
Croyant qu'ils vont tromper leurs peurs
Ils se drapent dans leur mélo

Nous qui sommes de vrais nigauds
Idiots, louant ces envolées
Prêtons l'oreille, gros ballots
Nos poids des leurs en sont lestés

Si seulement ces casse-pieds
Pour oublier tous leurs soupirs
Pouvaient cesser de rédiger
Et jouir de la vie sans rougir!

10 janvier.2005




DORS LA BÊTE, DORS!

Cette saleté s’est installée lourdement, bien calée dans la zone du plexus, elle attend.
La voilà sournoise qui épie les moments d’inattention pour s’emparer des images, pour fabriquer ses mots qui fouettent l’air et ses phrases
qui percent le coeur.

Veille, garde, protège!
Ecrire, dernier recours quand la peinture ne peut plus…

Les lettres courent sous les doigts, les pieds s’emmêlent dans la syntaxe, les lignes s’allongent, insensées. Je saisis les bribes, recompose, coupe, copie, colle. La bête distraite s’assoupit doucement, mais attention elle est dans les lieux.

Dire l’absurde - l’épouvante - le vide,
Dire le rien - pour rien, juste pour dire,
Mais dire encore et survivre jusqu’à la prochaine minute
Et qui sait vivre peut-être?

Tiens, l’innommable dort profondément
C’est le moment d’éteindre la lumière.


Décembre 2004 




DU COURRIER POUR L'AU-DELÀ 

Meurs, crève souffrance d’amour !
J’te rembobine, j’te zappe, j’te winzip et j’te forward en zep, t’es qu’un trou de sécu. Retour à mon géniteur, icelui expéditeur qui êtes odieux
et ne méritez pas les larmes qui mélangent les mots sur l’enveloppe. 

- C’est combien pour l’enfer ? Ah, on ne délivre pas ? Et pour Dieu ?
- Parti sans laisser d’adresse…
- Allez viens petite on s’en va.


1er septembre 2003




MA GUENILLE, MA GUENON

Arrête-toi, tu me mords le cœur, de cette présence qui n’en finit pas de ne pas apparaître, amour distant, improbable oued
- mirage, vide brûlant qui creuse le ventre et déconstruit l’âme, tu désintègres mon existence.

Solitude, où sont ces jours trop joyeux où je te désire tellement ? Et ces précieuses envolées vers mon atelier - moments merveilleux
capturés au trop plein de la vie ?
Aujourd’hui mes contours incertains me rappellent mon impuissance à repousser – à toucher – à rattraper des limites depuis trop longtemps
hors de ma portée : néant inhumain d’un tout petit, battant l’absence de ses bras inutiles.

Souffrance odieuse, au son de la voix de l’être aimé, l’idée du malheur devient absurde.

Et puis tout de même, présence du chat, désespoir feutré enveloppé de ce ronronnement normal, bouffée câline sur profil félin, ce petit rien
qui change le tout…


31 août 2003




A MON CABOSSE

A toi mon enfant des favelas, toi mon animal meurtri, ma petite bête méfiante, mon tout petit survivant de tes holocaustes nocturnes…
A toi qui furtif surveille dans l'ombre les taches de désespoir laissées par tous les mal grandis, mon enfant des rues livré à la jungle des
abandons…
A toi mon pauvre coeur devenu méchant à tes fuites éperdues, à tes colères éclatées, à ta vigilance de petit salopard, à ta beauté cruelle…
A toi mon très jeune rebelle, mon chien pelé, j'offre l'espace de la haine et le luxe du meurtre fantasmé, j'offre la liberté de cette rage
magnifique.
Je t'accueille et te reconnais mien, tu es celui qui tient par la main une petite fille d'amour infini et de tendre confiance. Toi le vilain, le
rebutant, je t'aime aussi, je t'aime ainsi. J'ai tant besoin de toi mon instinct.

Juin 2003 



MOMENT D'ABSENCE

Thé mordoré souligné du violon des romances du grand Ludwig - espace vacant de l’aimé, son visage, sa voix flottent dans ma mémoire -
avec la fonte des larmes suaves sur le ravin des rides, blessures léchées par l’amour, cicatrices qui exposent l’âme… 

O aimer à en vivre, là où folie devient sagesse !
Temps plein et sacré de la résurgence des êtres, amour, une fois encore absent, d’un dimanche matin, merci pour cet instant délicat !

24 août 2003




LES ENFANTS DE L'AMOUR

Pas question de se contenter de tendre des bras d’enfant meurtrie en direction d’un fantôme ! Ecran plaqué sur mes désirs aux ailes
fragiles, hyène, venin persistant d’un abandon désastreux ! 

Affronter l’Amour en tant que pair, ni père, ni pépère ! Mettre au monde le fruit de deux êtres libres - engendrer une entité vivante, bien
droite sur ses pattes ! Cajoler sans mesure ce rôle d’amante ! 

Au peigne fin les attentes exsangues : débusquer les guenilles de l’enfance affamée, passagère clandestine du chariot d’Aphrodite, désir
vorace d’une impossible réparation.
Un jour tu seras grande !

2 septembre 2003




GRANDILOQUENCE ELECTORALE

O comme je suis superbe et loquace
O voyez-moi O écoutez-moi
Visages levés vers ma hauteur
Buvant ma parole divine
La poussière ne m’atteint plus
Le regard perdu sur l’horizon
J’inscris mes sublimes divagations
Sur chaque aurore
Chaque arc-en-ciel
Chaque crépuscule
Tout ce qui est grandiose
Tout ce qui est immense
Dans vos télévisions
Modestes supports
Pour qui ne souffre
Que contre-jours
Je vous prie de bien vouloir
Considérer au travers la loupe
Le vermisseau ainsi magnifié
Ne me défaites pas de mes grands mots
Vous n’y trouveriez qu’humaine misère
Surtout ne retournez pas les jumelles
Et offrez-moi donc cet instant de ridicule oublié.

25 mars 2002






LE FRUIT DU NENUPHAR

Je porte entre mes mains un bol rond, celui du petit déjeuner
Pendant les quelques pas qui nous séparent de la table je deviens religieuse 

Sublime, une voix de femme chante Robert Schuman cristalline et profonde
Titre : « Il a peur de l’amour » 

Le bol ainsi contenu devient ciboire, fruit légitime de l’esprit-eau du fond des temps
Dépenser ma vie en porteuse d’eau 
L’amour a dévasté mon âme, se soulever de terre, vénérer pour aimer 

Oublier la gueuse qui séjourne en ces lieux - l’amour se venge toujours, se souvenir
Où est le poète qui habite cet homme d’affaire
Marcher sur un courant d’air – rejoindre la tribu des Hommes sensibles
Cette exclamation surprise : je t’aime Toi dont je ne sais en qui tu es
En moi – en toi ? Tu n’appartiens pas tu envahis tu occupes 

Je suis à toi le temps de quelque songe et puis feu le feu
Il a passé par ici - il repassera par là
Comme je te désire.

25 mars 2002